Athena s'apprêtant à écrire
Athena getting ready to write

A T H E N A


Jodelle

- Cleopatre captive
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ACTE II.

Octavien, Agrippe, Proculee.

 

Octavien.
En la rondeur du Ciel environnee
A nul, je croy, telle faveur donnee
Des Dieux fauteurs ne peult estre qu'à moy:
Car outre encor que je suis maistre & Roy
De tant de biens, qu'il semble qu'en la terre
Le Ciel qui tout sous son empire enserre,
M'ait tout exprés de sa voûte transmis
Pour estre ici son general commis:
Outre l'espoir de l'arriere memoire
Qui aux neveux rechantera ma gloire,
D'avoir d'Antoine, Antoine, dis-je, horreur
De tout ce monde, accablé la fureur:
Outre l'honneur que ma Romme m'appreste
Pour le guerdon de l'heureuse conqueste,
II semble ja que le Ciel vienne tendre
Ses bras courbez pour en soy me reprendre,
Et que la boule entre ses ronds enclose,
Pour un Cesar ne soit que peu de chose:
Or' je desire, or' je desire mieux,
C'est de me joindre au sainct nombre des Dieux.
Jamais la terre en tout advantureuse,
N'a sa personne entierement heureuse
Mais le malheur par l'heur est acquitté,
Et l'heur se paye en infelicité.

Agrippe.
Mais de quel lieu ces maux?

Octavien.
                        Qui eust peu croire
Qu'apres l'honneur d'une telle victoire,
Le dueil, le pleur, le souci, la complainte,
Mesme à Cesar eust donné telle atteinte?
Mais je me voy souvent en lieu secret
Pour Marc Antoine estre en plainte & regret,
Qui aux honneurs receus en nostre terre,
Et compagnon m'avoit esté en guerre,
Mon allié, mon beaufrere, mon sang,
Et qui tenoit ici le mesme rang
Avec Cesar: Nonobstant par rancune
De la muable & traistresse fortune,
On veit son corps en sa playe mouillé
Avoir ce lieu piteusement soüillé.
Ha cher ami!

Proculee.
                        L'orgueil & la bravade
Ont fait Antoine ainsi qu'un Ancelade,
Qui se voulant encore prendre aux Dieux,
D'un trait horrible & non lancé des Cieux,
Mais de ta main à la vengence adextre,
Sentit combien peut d'un grand Dieu la dextre.
Que plaignez-vous si l'orgueil justement
A l'orgueilleux donne son payement?

Agrippe.
L'orgueil est tel, qui d'un malheur guerdonne
La malheureuse & superbe personne.
Mesmes ainsi que d'un onde le branle,
Lors que le Nord dedans la mer l'ébranle,
Ne cesse point de courir & glisser,
Virevolter, rouler, & se dresser,
Tant qu'à la fin dépiteux il arrive,
Bruyant sa mort, à l'ecumeuse rive:
Ainsi ceux la que l'orgueil trompe ici,
Ne cessent point de se dresser ainsi,
Courir, tourner, tant qu'ils soyent agitez
Contre les bords de leurs felicitez.
C'estoit assez que l'orgueil pour Antoine
Precipter avec sa pauvre Roine,
Si les amours lascifs & les delices
N'eussent aidé à rouër leurs supplices:
Tant qu'on ne sçait comment ces dereiglez
D'un noir bandeau se sont tant aveuglez
Qu'ils n'ont sceu voir & cent & cent augures,
Prognostiqueurs des miseres futures.
Ne veit on pas Pisaure l'ancienne
Prognostiquer la perte Antonienne,
Qui de soldats Antoniens armee
Fust engloutie & dans telle abysmee?
Ne veit on pas dedans Albe une image
Suer long temps? Ne veit on pas l'orage
Qui de Patras la ville environnoit,_
Alors qu'Antoine en Patras sejournoit,
Et que le feu qui par l'air s'éclata
Heraclion en pieces escarta?
Ne veit on pas, alors que dans Athenes
En un theatre on luy monstroit les peines,
Ou pour neant les serpen-piés se mirent,
Quant aux rochers les rochers ils joignirent,
Du Dieu Bacchus l'image en bas poussee
Des vents, qui l'ont comm' à l'enui cassee,
Veu que Bacchus un conducteur estoit,
Pour qui Antoine un mesme nom portoit?
Ne veit on pas d'une flame fatale
Rompre l'image & d'Eumene & d'Atale,
À Marc Antoine en ce lieu dediees?
Puis maintes voix fatalement criees,
Tant de gesiers, & tant d'autre merveilles,
Tant de corbeaux, & senestres corneilles,
Tant de sommets rompus & mis en poudre,
Que monstroyent ils que ta future foudre,
Qui ce rocher devoit ainsi combattre?
Qu'admonnestoit la nef de Cleopatre,
Et qui d'Antoine avoit le nom par elle,
Ou l'hirondelle exila l'hirondelle:
Et toutesfois en filant leur lumiere
N'y voyoyent point ce qui suivoit derriere?
Vante toy donc les ayans pourchassez,
Comme vengeur des grands Dieux offensez:
Esjouy toy en leur sang & te baigne,
De leurs enfans fais rougir la campagne,
Racle leur nom, efface leur memoire:
Poursuy poursuy jusqu'au bout ta victoire.

Octavien.
Ne veux-je donc ma victoire poursuivre,
Et mon trophee au monde faire vivre?
Plustost, plustost le fleuve impetueux
Ne se rengorge au grand sein fluctueux.
C'est le souci qui avecq la complainte
Que je faisois de l'autre vie esteinte,
Me ronge aussi: mais plus grand tesmoignage
De mes honneurs s'obstinans contre l'aage,
Ne s'est point veu, sinon que ceste Dame
Qui consomma Marc Antoine en sa flame,
Fut dans ma ville en triomphe menee.

Proculee.
Mais pourroit-elle a Romme estre trainee,
Veu qu'elle n'a sans fin autre desir,
Que par sa mort sa liberté choisir?
Sçavez-vous pas lors que nous échellasmes,
Et que par ruse en sa court nous allasmes,
Que tout soudain qu'en la court on me veit,
En s'écriant une des femmes dit:
O pauvre Roine! es tu donc prise vive?
Vis tu encor pour trespasser captive?
Et qu'elle ainsi sous telle voix ravie
Vouloit trencher le filet de sa vie,
Du cimeterre à son costé pendu,
Si saisissant je n'eusse deffendu
Son estomach ja desja menassé
Du bras meurdrier à l'encontre haussé?
Sçavez-vous pas que depuis ce jour mesme
Elle est tombee en maladie extreme,
Et qu'elle a feint de ne pouvoir manger,
Pour par la faim à la fin se renger?
Pensez-vous pas qu'outre telle finesse
Elle ne trouve à la mort quelque addresse?

Agrippe.
II vaudroit mieux dessus elle veiller,
Sonder, courir, espier, travailler,
Que du berger la veuë gardienne
Ne s'arrestoit sus son Inachienne.
Que nous nuira si nous la confortons,
Si doucement sa foiblesse portons?
Par tels moyens s'envolera l'envie
De faire change à sa mort de sa vie:
Ainsi sa vie heureusement traitee
Ne pourra voir sa quenouille arrestee:
Ainsi ainsi jusqu'à Romme elle ira,
Ainsi ainsi ton souci finira.
Et quand aux plains, veux tu plaindre celuy
Qui de tout temps te brassa tout ennuy,
Qui n'estoit né sans ta dextre divine,
Que pour la tienne & la nostre ruine?
Te souvient il que pour dresser ta guerre
Tu fus hay de toute nostre terre,
Qui se piquoit mutinant contre toy,
Et refusoit se courber sous ta loy,
Lors que tu prins pour guerroyer Antoine
Des hommes francs le quart du patrimoine,
Des serviteurs la huictiesme partie
De leur vaillant: tant que ja diverti
Presque s'estoit l'Italie troublee?
Mais quelle estoit sa peine redoublee,
Dont il taschoit embraser les Rommains,
Pour ce Lepide exilé par tes mains?
Te souvient-il de ceste horrible armee
Que contre nous il avoit animee?
Tant de Rois donc qui voulurent le suivre.
Y venoyent ils pour nous y faire vivre?
Pensoyent-ils bien nous foudroyer exprés,
Pour deplorer nostre ruine aprés?
Le Ro Bocchus, le Roy Cilicien,
Archelaus Roy Capadocien,
Et Philadelphe, & Adalle de Thrace,
Et Mithridate usoyent ils de menace
Moindre sus nous, que de porter en joye
Nostre despoüille & leur guerriere proye,
Pour à leurs Dieux joyeusement les pendre,
Et maint & maint sacrifice leur rendre?
Voila les pleurs que doit un adversaire
Apres la mort de son ennemy faire.

Octavien.
O gent Agrippe, ou pour te nommer mieux,
Fidelle Achate, estoit donc de mes yeux
Digne le pleur? Celuy donc s'effemine
Qui ja du tour l'effeminé ruine?
Non non les plains cederont aux rigueurs,
Baignons en sang les armes & les cœurs,
Et souhaitons à l'ennemi cent vies,
Qui luy seroient plus durement ravies:
Quant à la Roine, appaiser la faudra
Si doucement que sa main se tiendra
De forbannir l'ame seditieuse
Outre les eaux de la rive oublieuse.
Je vois desor en cela m'efforcer,
Et son desir de la mort effacer:
Souvent l'effort est forcé par la ruse.
Pendant, Agrippe, aux affaires t'amuse.
Et toy loyal messager Proculee,
Sonde par tout ce que la fame aislee
Fait s'acouster dedans Alexandrie
Qu'elle circuit, & tantost bruit & crie,
Tantost plus bas marmote son murmure,
N'estant jamais loing de telle aventure.

Proculee.
Si bien par tout mon devoir se fera,
Que mon Cesar de moy se vantera.
O! s'il me faut ores un peu dresser
L'esprit plus haut & seul en moy penser:
Cent & cent fois miserable est celuy
Qui en ce monde a mis aucun appuy:
Et tant s'en faut qu'il ne fasche de vivre
À ceux qu'on voit par fortune poursuivre,
Que moy qui suis du sort assez contant
Je suis fasché de me voir vivre tant.
Où es tu, Mort, si la prosperité
N'est sous les cieux qu'une infelicité?
Voyons les grands, & ceux qui de leur teste
Semblent desja deffier la tempeste:_
Quel heur ont ils pour une fresle gloire?
Mille serpens rongears en leur memoire,
Mille soucis meslez d'effroyement,
Sans fin desir, jamais contentement:
Dés que le Ciel son foudre pirouëtte,
Il semble ja que sur eux il se jette:
Dés lors que Mars pres de leur terre tonne,
II semble ja leur ravir la couronne:
Dés que la peste en leur regne tracasse,
Il semble ja que leur chef on menasse:
Bref, à la mort ils ne peuvent penser
Sans souspirer, blesmir, & s'offenser,
Voyant qu'il faut par mort quitter leur gloire,
Et bien souvent enterrer la memoire,
Ou celuy-la qui solitairement,
En peu de biens cherche contentement,
Ne pallit pas si la fatale Parque
Le fait penser à la derniere barque:
Ne pallit pas, non si le Ciel & l'onde
Se rebrouilloyent au vieil Chaos du monde.
Telle est telle est la mediocrité
Où gist le but de la felicité:
Mais qui me fait en ce discours me plaire,
Quand il convient exploiter mon affaire?
Trop tost trop tost se fera mon message,
Et tousjours tard un homme se fait sage.

Le Chœur.
Strophe.
De la terre humble & basse,
      Esclave de ses cieux,
      Le peu puissant espace
      N'a rien plus vicieux
      Que l'orgueil, qu'on voit estre
      Hay du Ciel son maistre.

Antistrophe.
Orgueil qui met en poudre
      Le rocher trop hautain:
      Orgueil pour qui le foudre
      Arma des Dieux la main,
      Et qui vient pour salaire
      Luymesme se deffaire.

Strophe.
A qui ne sont cogneuës
      Les races du Soleil
      Qui affrontoyent aux nuës
      Un superbe appareil,
      Et montagnes portees
      L'une sus l'autre entees?

Antistrophe.
La tombante tempeste
      Adversaire à l'orgueil,
      Escarbouilla leur teste,
      Qui trouva son recueil
      Apres la mort amere
      Au ventre de sa mere.

Strophe.
Qui ne cognoist le sage
      Qui trop audacieux,
      Pilla du feu l'usage
      Au chariot des cieux,
      Cherchant par arrogance
      Sa propre repentance?

Antistrophe.
Qu'on le voise voir ore
      Sur le mont Scythien
      Où son vautour devore
      Son gesier ancien:
      Que sa poitrine on voye
      Estre eternelle proye.

Strophe.
Qui ne cognoist Icare
      Le nommeur d'une mer,
      Et du Dieu de Pathare
      L'enfant, qui enflammer
      Vint sous son char le monde,
      Tant qu'il tombast en l'onde?

Antistrophe.
De ceux là les ruines
      Tesmoignent la fureur
      Des sainctes mains divines,
      Qui doivent faire horreur
      A l'orgueil, digne d'estre
      Puni de telle dextre.

Strophe.
A t'on pas veu la vague
      Au giron fluctueux,
      Alors qu'Aquilon vague
      Se fait tempestueux,
      Presque dresser ses crestes
      Jusqu'au lieu des tempestes?

Antistrophe.
Qu'on voye de l'audace
      Phebus se courroussant,
      Esclaircissant la trace
      Qui son char va froissant,
      Dessous ses fleches blondes
      Presque abysmer les ondes.

Strophe.
A t'on pas veu d'un arbre
      Le couppeau chevelu,
      Ou la maison de marbre
      Qui semble avoir voulu
      Dépriser trop hautaine
      L'autre maison prochaine?

Antistrophe.
Qu'on voye un feu celeste
      Ceste sime arrachant,
      Et par mine moleste
      Le palais tresbuchant,
      La plante au chef punie,
      L'autre au pied demunie.

Strophe.
Mais Dieux (ô Dieux) qu'il vienne
      Voir la plainte & le dueil
      De ceste Roine mienne,
      Rabaissant son orgueil:
      Roine, qui pour son vice
      Reçoit plus grand supplice.

Antistrophe.
Il verra la Deesse
      A genoux se jetter:
      Et l'esclave Maistresse
      Las, son mal regretter!
      Sa voix à demi morte
      Requiert qu'on la supporte.

Strophe.
Elle qui orgueilleuse
      Le nom d'Isis portoit,
      Qui de blancheur pompeuse
      Richement se vestoit,
      Comme Isis l'ancienne,
      Deesse Egyptienne.

Antistrophe.
Ore presque en chemise,
      Qu'elle va dechirant,
      Pleurant aux pieds s'est mise
      De son Cesar, tirant
      De l'estomach debile
      Sa requeste inutile.

Strophe.
Quel cœur, quelle pensee,
      Quelle rigueur pourroit
      N'estre point offensee,
      Quand ainsi lon verroit
      Le retour miserable
      De la chance muable?

Antistrophe.
Cesar en quelle sorte,
      La voyant sans vertu,
      La voyant demi-morte,
      Maintenant soustiens-tu
      Les assauts que te donne
      La pitié qui t'estonne?

Strophe.
Tu vois qu'une grand' Roine,
      Celle là qui guidoit
      Ton compagnon Antoine,
      Et par tout commandoit,
      Heureuse se vient dire,
      Si tu voulois l'occire.

Antistrophe.
Las, helas! Cleopatre,
      Las, helas! quel malheur
      Vient tes plaisirs abbattre
      Les changeant en douleur?
      Las las, helas! (ô Dame)
      Peux tu souffrir ton ame?

Strophe.
Pourquoy pourquoy, fortune,
      O fortune aux yeux clos,
      Es tu tant importune?
      Pourquoy n'a point repos
      Du temps le vol estrange,
      Qui ses faits broüille & change?

Antistrophe.
Qui en volant sacage
      Les chasteaux sourcilleux,
      Qui les princes outrage,
      Qui les plus orgueilleux,
      Roüant sa faulx superbe,
      Fauche ainsi comme l'herbe?

Strophe.
A nul il ne pardonne,
      Il se fait & deffait,
      Luy mesmes il s'estonne,
      Il se flatte en son fait,
      Puis il blasme sa peine,
      Et contre elle forcene.

Antistrophe.
Vertu seule à l'encontre
      Fait l'acier reboucher:
      Outre telle rencontre
      Le temps peult tout faucher:
      L'orgueil qui nous amorce
      Donne à sa faulx sa force.

 

   [Le texte se fonde sur l'édition de Charles Marty-Laveaux (Paris: Lemerre, 1868), t. I: 93-115, qui utilise les premières éditions imprimées, de 1574 et 1583, où la seconde corrige la première. Texte transcrit par G. Mallary Masters (UNC, Chapel Hill); corrections faites par G. Mallary Masters, Adam Gori, et Michel Porterat.].