Athena s'apprêtant à écrire
Athena getting ready to write

A T H E N A


Jean-Jacques Rousseau

Les Confessions

Titre
Préface de Jules Claretie
Livre I
Livre II
Livre III
Livre IV
Livre V
Livre VI
Livre VII
Livre VIII
Livre IX
Livre X
Livre XI
Livre XII

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Préface de Claretie (rtf)

Repères biographiques
Les lieux

 

PRÉFACE
de Jules CLARETIE,

de l'Académie française
(1840 - 1913)

 

     Cette réédition artistique des Confessions de Jean-Jacques n'évoque pas seulement, par les dessins exquis de M. Maurice Leloir, les tableaux de la vie accidentée, bizarre, d'une poésie pénétrante et d'un pessimisme désolant qui fut celle du philosophe; elle me rappelle deux journées de ma vie qui résument en quelque sorte tout ce que j'ai pensé de Rousseau: une visite aux Charmettes, remontant à ma vingtième année; une excursion à Mont-Louis, dans le vieux Montmorency, accomplie cette année même et, entre les deux journées, distantes d'un quart de siècle, quelles réflexions n'ai-je point faites sur Rousseau, sur cet enchanteur de ma vingtième année devenu le désenchanté de mes jugements nouveaux!
     Jadis dans Jean-Jacques je ne voyais guère que le poète naturaliste, le maître peintre paysagiste qui mit, si je puis dire, une touche de vert dans la littérature, l'énamouré des jeunes et timides amours dont procèdent tous les descriptifs, de Bernardin de Saint-Pierre à Flaubert; aujourd'hui, en étudiant de plus près et physiologiquement cet homme étrange, il me déplaît de voir des psychologues - les aveux de Rousseau relatifs à sa passion bizarre pour le châtiment que lui infligeait madame Lambercier leur en donnent le droit - le ranger scientifiquement parmi les fétichistes de l'amour, pis encore, parmi les maniaques entachés d'exhibitionnisme etqui relèveraient à la fois aujourd'hui de la médecine et de la police correctionnelle. La science ne respecte rien. Mais Rousseau n'a-t-il pas, avec la plus cruelle franchise, donné à ses révélations sur lui-même la valeur rigoureuse d'un cas dépendant d'une clinique?
     Il faut lui savoir gré de ses aveux. Les Mémoires d'un homme sont peut-être ce qui intéresse le plus vivement la postérité. Les aveux sont plus attirants que les oeuvres. Aujourd'hui, de Chateaubriand et de madame Sand ce que je relis avec le plus de plaisir, ce sont les admirables Mémoires d'Outre-tombe et la curieuse, trop peu connue Histoire de ma Vie, sans compter les Lettres d'un voyageur, ces autres Confessions d'un disciple de Jean-Jacques. Le premier passant venu parmi ces hommes qui, "éphémères sans ailes, comme dit Aristophane, ressemblent à des rêves", raconterait sincèrement l'histoire secrète de sa pensée que ce testament d'un inconnu intéresserait déjà l'humanité, avide de sincérité et de vérité simple. A plus forte raison, l'avenir se penche-t-il avec une sorte d'avidité sur les livres où palpite encore une grande âme. Quoi que fasse la mode, quelque peu de temps qu'il reste au lecteur moderne pour revenir au passé et rouvrir la bibliothèque d'autrefois, reprendre et relire les vieux livres, le livre des Confessions est un de ceux-là.
     C'est avec un volume de ces Confessions sous le bras que j'ai fait, il y a longtemps, mon premier voyage: et je me rappelle avec quelle émotion, un matin de mai - si loin maintenant ce matin de printemps! - je demandai le chemin des Charmettes. J'avais suivi, laissant derrière moi le théâtre de Chambéry, la rue du Bocage; et j'avais pris à main droite (je m'y vois encore) un petit chemin qui monte doucement, entouré de grands arbres. Le paysage a-t-il changé depuis vingt-cinq ans? Je ferme les yeux et je le revois: les arbres sont ombreux, les haies sont hautes, un ruisselet jaseur court, comme un gamin, le long de la route. Le vent frais m'apporte par bouffées de douces senteurs d'aubépine. De temps à autre, à travers les arbres, apparaît une maison au milieu d'un jardin.
     A des laveuses qui chantaient, je demandai la maison des Charmettes.
- C'est le bon chemin, me dit l'une d'elles. Arrêtez-vous devant la troisième maison à votre droite.
     Puis elles reprirent leur chanson aussitôt - une chanson bizarre, chevrotante et vieillotte avec je ne sais quoi de plaintif et de naïf qui me rappela les menuets de Rameau. Il me semblait, en m'éloignant, entendre à travers le vent cette vieille chanson que chantait la tante de Rousseau avec un filet de voix si douce:

Un coeur s'expose
A trop s'engager
Avec un berger,
Et toujours l'épine est sous la rose.

     "Dirait-on, écrit Rousseau, que moi, vieux radoteur, rongé de soucis et de peines, je me surprends quelquefois à pleurer comme un enfant en marmottant ces petits airs d'une voix déjà cassée et tremblante?" Et qui de nous n'a pas, comme Rousseau, ses airs préférés avec lesquels il reconstituerait toute sa vie, depuis la dormeuse que fredonnait la nourrice, jusqu'à la chanson nouvelle apprise depuis la veille, en passant par la romance que disait si bien celle qu'on aima la première? Qui de nous n'a conservé de tant d'espoir et de tant de rêves quelques notes de musique: - complainte et fumée de l'amour?
     J'aperçus enfin les Charmettes, placées à mi-hauteur sur un vallon, telles que je les attendais avec leur jardin et leur terrasse qui laisse apercevoir au loin Chambéry, la plaine, les monts. C'est une petite maison aux toits d'ardoise, toute tapissée de rosiers grimpants qui s'effeuillaient, ce jour-là, laissant tomber une pluie odorante. Deux acacias ombragent l'entrée, deux acacias qui ont abrité Rousseau lisant aux côtés de madame de Warens. Que de fois s'est-il arrêté là, causant avec elle ou la contemplant! Que de fois ont-ils suivi les allées de ce verger tout éclatant de fleurs, et lumineux de soleil! Voilà bien la maison que Rousseau nous a décrite: "Au-devant un jardin en terrasse, une vigne au-dessus, un verger au-dessous; vis-à-vis, un petit bois de châtaigniers..." Non, les châtaigniers n'y sont plus. Les châtaigniers sont abattus... Et maintenant Rousseau ne pourrait plus aller songer sous leur ombre. Mais le temps a beau s'acharner contre cette pauvre maison, ceux qui ont vécu là y sont toujours, et - la maison muette, la porte fermée - je n'osais point frapper, craignant de voir apparaître le visage irrité de Rousseau me demandant de quel droit je venais le poursuivre dans sa retraite et le troubler dans son bonheur. Hélas! Oui, c'est le visage attristé du solitaire d'Ermenonville qui m'apparaissait tout d'abord aux Charmettes. Là où je venais chercher l'amoureux, l'écolier de Genève, je rencontrais le misanthrope.
     N'était-ce pas cette plaque de marbre blanc, placée dans la muraille et déjà fendillée qui évoquait le Rousseau souffrant et chagrin, en ce jardin où avait passé le Rousseau rayonnant et plein d'espoir? Elle a été placée là en 1792, par Hérault de Séchelles, commissaire de la Convention au département du Mont-Blanc, et le conventionnel lettré et sentimental a sans doute composé l'inscription lui-même:

Réduit par Jean-Jacque habité,
Tu me rappelles son génie,
Sa solitude, sa fierté,
Et ses malheurs et sa folie.
A la gloire, à la vérité
Il osa consacrer sa vie,
Et fut toujours persécuté
Ou par lui-même, ou par l'envie.

     Mais est-ce bien là qu'il fallait graver ces vers mélancoliques? Berceau de l'amour, devais-tu recevoir cette inscription digne d'une tombe! Il a donc fallu qu'on vînt rappeler aux Charmettes que là-bas, bien loin, le Rousseau qu'elles avaient connu enivré d'amour, n'avait rencontré que la noire déception, l'âpre désespoir? Les Charmettes! Montmorency! Quelle antithèse! Le départ et l'arrivée, l'aube et le crépuscule. Et qu'importait à Jean-Jacques? Ici Rousseau trouvait la poésie de l'espérance, là-bas celle du souvenir.
     C'est aux Charmettes qu'on comprend Rousseau, le Rousseau jeune et ardent, à peine échappé de ses livres, tout à ses contemplations, aux battements de son coeur, à ses rêves! Tout son bonheur évanoui se redresse ici, se ranime, réapparaît à travers la brume du passé. La servante qui me guidait ouvrit la porte du rez-de-chaussée, et je me trouvai dans une salle, lambrissée de chêne, garnie d'un bahut, de meubles et de quelques chaises qui sont postérieurs au roman des Charmettes. Puis, dans une salle attenante, elle me dit me montrant une peinture assez médiocre, représentant Omphale avec je ne sais quel Hercule filant à ses pieds, et, en face de cette image mythologique, une méchante lithographie d'un portrait de Rousseau:
     - C'est elle...
     Et: - C'est lui...
     Elle et lui! Pas de noms. On les sait bien, les noms qu'on vient demander ici! Je questionnai la paysanne pour savoir si elle connaissait ceux dont elle parlait: - Est-ce madame de Warens?... dis-je. - C'est madame de Waran, répondit-elle en prononçant à la façon savoisienne. Et je regardai encore le portrait. Non, ce n'est pas madame de Warens. Ce n'est pas elle, pas plus que le Rousseau morose et ridé qui lui fait face n'est le Rousseau aimant et aimable des Charmettes. Ce n'est pas madame de Warens qui sourit bêtement à ce gros Hercule sanguin. Rien de madame de Warens ne survit dans ce portrait... Je la retrouverais plutôt dans ce miroir ingrat qui n'a rien gardé de son image, mais devant lequel pourtant elle a souri autrefois, et qui lui a vu dénouer ses beaux cheveux blonds pendant que Rousseau peut-être la contemplait du fond de la salle. Pour les revoir tous deux il faut fermer les yeux et ne point regarder ces cartouches en soie rose et jaune, odieuse association de couleurs qui sont de leur temps cependant; il faut aller à la fenêtre respirer la senteur des roses. Et soudain alors l'évocation est faite. Les Charmettes abandonnées s'animent; entendez-vous le rire franc de madame de Warens qui revient d'une promenade au verger? Elle a cueilli des herbes dans sa course, elle en fera tout à l'heure quelqu'une de ces mixtures qu'elle distribue aux paysans. Qu'elle est charmante, petite, fraîche, grasse, appétissante et gaie, la nouvelle convertie qui convertit les plus rebelles à l'amour! Et Rousseau la suit de loin, la regardant avec son oeil profond, et lui reprochant d'aller vers son fourneau, quand le clavecin est là-bas qui réclame les doigts des deux amoureux... Tout à l'heure, la voyant empressée autour de son feu, il lui dira: "Maman,voiciun duo charmant qui m'a bien l'air de faire sentir l'empyreume à vos drogues! ..." Et l'entendez-vous lui répondre: "Ah! par ma foi, si tu me les fais brûler, je te les ferai manger!" "Tout en se disputant, je l'entraînais à son clavecin; on s'y oubliait: l'extrait de genièvre ou l'absinthe était calciné; elle m'en barbouillait le visage, et tout cela était délicieux!"
     Ah! pauvre Rousseau, comme te voilà gai et bienheureux! Et dirais-tu qu'il est là-bas, là-bas, un méchant logis, rue Plâtrière, où les caresses d'une mégère essayeront d'effacer les baisers de madame de Warens? N'y songe pas, n'y songe pas... Ou plutôt, quand ce rêve aura disparu, songes-y souvent; et à ceux qui se demanderont: "Comment pouvez-vous vous souvenir d'un temps si éloigné?" réponds en t'étonnant: "Un temps éloigné! mais c'était hier!" Le souvenir des heures fortunées efface en effet toutes les peines, toutes les déceptions, toutes les souffrances qui séparent la veille du lendemain. En l'évoquant on le revoit, ce passé, tout entier, et le spectre même de la jeunesse garde encore, dans sa pâleur, un reflet du bon temps. - Se souvenir, disait Béranger, un autre rêveur qui voulait être sceptique et qui ne l'était pas toujours, se souvenir c'est refaire du printemps. Ah! les belles années! "Je me levais, dit Rousseau, avec le soleil, et j'étais heureux; je voyais maman, et j'étais heureux; je la quittais, et j'étais heureux; je parcourais les bois, les coteaux; j'errais dans les vallons; je lisais, j'étais oisif, je travaillais au jardin, je cueillais les fruits, j'aidais au ménage, et le bonheur me suivait partout." - Il était tout en moi-même, ajoute le malheureux, qui savait bien que la course au bonheur ne se peut faire que lorsque le bonheur vous sert de coursier. En ce temps-là, qu'il visât au coeur mademoiselle Galley, en lui jetant ses lèvres avec les cerises du cerisier, ou qu'il demeurât au logis assis devant son clavecin, il était au comble de ses voeux, Jean-Jacques. Madame de Warens ne se contentait pas de faire des heureux; je suis certain qu'elle faisait le bonheur. Et comment n'en eût-il pas été ainsi? Elle était bonne; elle prenait soin de tout et de tous... Le premier jour qu'elle alla aux Charmettes, comme elle "était assez pesante et craignant de trop fatiguer ses porteurs, elle voulut faire le chemin à pied; elle pratiquait l'aumône; elle avait soin que chacun mangeât à son appétit chez elle et plus d'une fois elle a fait elle-même le café au lait du matin et la soupe du soir. C'est elle qui disait: "L'hygiène devrait entrer dans l'éducation. Savoir vivre intéresse tous les hommes." - Je ne m'étonne pas qu'on en devint si vite amoureux. Regardez son portrait: - c'est la grâce faite de bonté, une séduction spirituelle, je ne sais quoi d'honnêtement coquet, de bien portant, de sain et de doux. Elle était douce, répète souvent Rousseau donnant à la bien-aimée l'épithète inoubliable que le roi Lear donnera à sa Cordelia, l'épithète vraiment féminine. C'est en songeant à elle, dit Corrancez, qu'il a écrit: "La première vertu d'une femme est la douceur."
     On la voit bientôt reparaître et marcher vivante dans ce cadre de verdure, où chantent les oiseaux, où joue le soleil. On voit aussi Rousseau, et aussi Claude Anet, sympathique figure, un peu austère, imposante dans sa simplicité. Un homme du peuple, ce Claude Anet, mais de ce peuple qui fait les grands hommes et les grandes choses, instruit, grave, silencieux. Il leur en imposait à tous deux. Madame de Warens respectait d'ailleurs cet amoureux, qui avait avalé du laudanum parce qu'il ne voulait pas avouer l'amour qu'il avait pour elle. Il fut le professeur de botanique de Rousseau; mais peut-être lui enseigna-t-il à connaître les hommes en même temps que les fleurs. Je me figure le jeune homme écoutant parler Claude, et peut-être est-ce à ce jardinier que le philosophe dut son amour ardent, généreux et confus, de la démocratie. Qui sait si bien souvent, dans le Contrat social et dans la Profession de foi du vicaire savoyard, l'écho de la parole de Claude Anet ne se retrouvait pas?
     Mais où Jean-Jacques parlait seul, - et encore parlait-il quelquefois avec la voix de madame de Warens, - c'est lorsqu'il écrivait les Confessions, ces admirables, ces inimitables tableaux, ces rêveries, ces songeries, ces pages simples où le coeur bat, où la veine ouverte semble saigner, et qui ont fait plus que tous ses autres ouvrages pour sa gloire. "Chaleur, dit Michelet, mélodie pénétrante, voilà la magie de Rousseau. Sa force, comme elle est dans l'Émile et le Contrat Social, peut être discutée, combattue; mais par ses Confessions, par sa faiblesse, il a vaincu: tous ont pleuré." Une larme a suffi pour accomplir ce que le rire de Voltaire a produit.
     La servante qui me conduisait, avait, paraît-il, la soupe à tremper pour les paysans qui faisaient les foins. Elle me fit admirer rapidement la montre apocryphe de Rousseau, et son clavecin, et sa chambre, et le livre où les passants ont tenu à écrire leurs pensées.
     C'est un méchant cahier sali par toutes les mains et tous les médiocres esprits... Les commis voyageurs et les bourgeois en tournée s'arrêtent là pour tracer péniblement quelque triomphante ineptie. La sottise courante juge, insulte ou, ce qui ne vaut pas beaucoup mieux, salue sentencieusement l'immortel.
     Puis, étonnez-vous, en lisant ce cahier, que Rousseau estimât si fort Alceste! Je n'ai jamais pu me résigner sans colère à surprendre la foule - qui devient maîtresse véritable, souveraine absolue à certaines heures, - en flagrant délit de bêtise.
     Je partis.
     En descendant le chemin, déjà envahi par l'ombre du soir, je cueillis un bouquet de pervenches, qui abondent dans les haies, de ces pervenches qui faisaient battre le coeur du solitaire d'Ermenonville, une pervenche de Rousseau; car ces pervenches sont bien à lui! Le génie (et c'est sa richesse) conquiert pour l'éternité ce qui n'est que passager pour les autres hommes.
     Il y a, au surplus, dans un même homme, plusieurs hommes qui se survivent les uns aux autres. Le Rousseau des Charmettes ne ressemble au Rousseau d'Ermenonville que comme le fantôme de la jeunesse à la réalité vieillie. Ce Rousseau de nos vingt ans, ce Rousseau que j'ai tant aimé jadis, il a eu ses fanatiques non seulement en France, parmi les jeunes gens et les femmes, mais à l'étranger, mais en Allemagne surtout et tandis que Goethe - tête encyclopédique - s'éprenait de Diderot et le traduisait, Schiller, plus sentimental, s'exaltait pour Jean-Jacques d'une juvénile passion qui allait jusqu'au délire. J'en citerai la preuve; elle est curieuse.
     Dans l'Anthologie de 1782, l'auteur de Don Carlos laisse éclater non seulement son enthousiasme pour le philosophe, mais sa colère contre le siècle coupable de n'avoir pas compris un tel génie. Il faut lire les strophes ardentes que l'auteur des Confessions inspire au poète irrité. On dirait le héros des Brigands fulminant contre la société et marquant d'un stigmate son siècle, le siècle de Jean-Jacques, de Jean-Jacques méconnu et misérable:
     "Monument de la honte de nos temps, éternel opprobre de la patrie, tombe de Rousseau, je te salue! s'écrie Schiller. Paix et repos aux débris de ta vie! Paix et repos, tu les cherchas en vain; paix et repos, tu les trouves ici!
     "Quand donc l'antique plaie se cicatrisera-t-elle? Autrefois il faisait sombre dans ce monde et les sages mouraient; aujourd'hui il y fait plus clair, et le sage meurt! Socrate a péri par des sophistes; Rousseau souffre, Rousseau meurt par des chrétiens, Rousseau lui qui des chrétiens veut faire des hommes!"
     Et pour Schiller, Rousseau n'est pas seulement un chrétien dans toute la force du terme, c'est mieux encore: c'est un ange, et Jean-Jacques, à coup sûr, eût été satisfait d'un tel hommage: "Tu n'étais pas fait pour cette terre... dit Schiller. Tu fus trop honnête pour elle, trop grand... trop humble peut-être... Retourne chez toi, chez les anges, tes frères, d'entrelesquels tu t'es échappé!" On peut mesurer la distance qui sépare 1782 de 1888 en comparant ce dithyrambe de Schiller aux arrêts scientifiques de la critique actuelle. Le frère des anges n'est plus pour nous qu'un être souffrant, aigri et troublé. Mais ce révolté devait plaire à Schiller jeune, à ce poète qui, plus exalté encore que Rousseau lui-même mettait ce cri dans la langue de Karl Moor, son brigand humanitaire: "Fou que j'étais de m'imaginer que je perfectionnerais le monde par des crimes et que je maintiendrais les lois par l'anarchie!"
     Ce qui est fort piquant dans l'éloge et je dirai dans l'apothéose de Rousseau par Schiller, c'est que le poète allemand loue Jean-Jacques de n'être pas Français, de n'avoir rien du Français. A son avis, Rousseau fut "un vrai météore pour les cervelles de France". Schiller allait même plus loin, dans une strophe qu'il a effacée et que M. Ad. Régnier nous a conservée, en cette pièce de l'Anthologie intitulée Rousseau. Il se demandait si la Parque de Jean-Jacques avait rêvé: "Est-ce dans le délire de la fièvre qu'elle imagine de t'allaiter sur les bords de la Seine? Ah! déjà je vois la stupeur de nos neveux, lorsqu'au son des trompettes de la résurrection, ils verront d'une tombe française... Rousseau se lever." Et, déclamatoire, irrité, violent, admirateur de Rousseau jusqu'à l'hyperbole, il le regarde comme une pauvre étoile errante dans le vacarme de foire de la vie. L'auteur des Brigands devançait, ce jour-là, Schopenhauer dans son pessimisme. Il jugeait Rousseau comme nous le jugions nous-même quand nous avions vingt ans.
     Au reste, Schiller a raison, et Jean-Jacques n'a point comme Voltaire, par exemple, des qualités, des dons de pure race française. Ce n'est pas seulement un cerveau troublé, c'est bien une cervelle exotique. L'influence qu'il exerce sur le poète allemand, il l'exercera sur bien des jeunes hommes, non pas même de 1782, mais de 93, et nous trouverons, avec son appétit de justice, ses déclamations, ses sensibilités et ses terribles chimères dans plus d'un discours de la Terreur. Ce qui était éloquence dans le Contrat social deviendra rhétorique à la tribune; et lorsque la rhétorique se traduit en actes, l'humanité souffre de l'humanitairerie.
     Je sais bien que Rousseau enfant du peuple incarne les passions, les souffrances, les révoltes, les revendications du peuple. Mais ce grand homme, douloureux et fier, se rapproche plus encore peut-être, malgré ses fiertés mêmes, du déclassé que de l'homme du peuple. C'est moins un ouvrier qu'un laquais, ce Ruy Blas qui s'éprend d'une femme en la servant: "A table j'étais attentif à chercher l'occasion de la servir, je cherchais dans ses yeux ce qu'elle allait demander, j'épiais le moment de changer son assiette..." L'esprit est élevé, l'âme, par quelque coin, est basse. En parlant de Thérèse Le Vasseur, il dira, par exemple, le plus naturellement du monde dans son inconscience qui navre: "Elle ne me satisfait pas au point de vue moral, mais elle me donne du bon bouillon quand je suis malade." Du moins, il est franc, sincère jusqu'à l'ingénuité. On devrait, après avoir lu les Confessions,lire le récit des causeries à travers bois que Bernardin de Saint-Pierre fit avec son maître. Bernardin explique excellemment Jean-Jacques. Il l'aime, et profondément. Il veut aussi le faire aimer. Ce n'est pas seulement un disciple qui parle, c'est un ami. Au contraire, le rude P.-J. Proudhon trouvant la signature d'un révolutionnaire de 1848 sous cette devise de Rousseau: Vitam impendere vero,écrivait rageusement au-dessous: "Tous ceux qui ont pris audacieusement cette devise ont menti." Non - et c'est là ce qui explique, excuse, dépeint Rousseau: il n'a pas menti. Il n'est, selon le mot de Pascal, ni ange ni bête; il n'est pas l'ange dont parlait Schiller, il n'est point le monstre, le sanglier qu'eussent volontiers forcé ses ennemis.
     C'est "un homme", un des plus grands parmi les plus grands, un des plus faibles parmi les plus faibles, un maniaque de persécution, débile en amour, hanté de l'âpre désir d'être aimé et se heurtant à la haine, imaginaire ou vraie. Que n'est-il resté toujours aux Charmettes! Peut-être y eût-il été heureux! Mais la joie n'est pas faite pour certaines âmes qui empoisonneraient jusqu'à leur bonheur le plus ardemment rêvé. Ce qu'on rencontre aux Charmettes, ce que je voyais réapparaître il y a vingt-cinq ans, dans le vieux miroir terni, c'est l'ombre, c'est le fantôme, c'est le spectre de l'amoureux!
     Et naguère, à Montmorency, ce n'est plus le Rousseau ardent et jeune des Charmettes que j'ai évoqué, retrouvé. C'est le vieillard, c'est le malade; car, bien plus encore que Pascal, qui était un visionnaire de génie, Jean-Jacques fut, dans toute la force du terme, un malade. L'hypochondrie le dévorait. D'une sensibilité morbide, il se croyait en butte aux trahisons et aux machinations des hommes et pourtant, à dire le vrai, nul ne fut plus honoré, plus choyé et plus aimé. Il a fait grand tapage, par exemple, des pierres qui lui furent jetées à Motiers par des gamins. Le secret de l'aventure est moins tragique vraiment que son récit.
On voit déjà par les conversations de Brissot le girondin, voyageant en Suisse et se rencontrant avec Clavières et du Peyron, l'ami de Rousseau, que cette affaire de Motiers fut tout simplement inventée par Thérèse Levasseur. "Nous noterons, a dit M. Albert Réville, que les entretiens de Brissot avec beaucoup de ceux qui avaient personnellement connu Jean-Jacques, confirment à la lettre ce que des recherches récentes sur la vie du philosophe à Motiers-Travers ont mis en pleine lumière; c'est-à-dire que ce fut Thérèse qui, s'ennuyant à mourir à Motiers et regrettant Paris, les cadeaux, la galerie de la haute société du temps, organisa contre le repos de l'ermite morose une conjuration de gamins, corrompus par des dons de cerises et autres menus suffrages. Dans cette conjuration, le pauvre Jean-Jacques crut voir un complot ourdi contre sa vie par les puissants qu'il avait eu l'imprudence d'attaquer."
     "La nuit dernière, écrit-il de Motiers-Travers, à M. Guy, à Paris, le 7 septembre 1765, la canaille a forcé ma porte, cassé mes vitres, ameutée qu'elle a été contre moi par le ministre du lieu. Je viens de recevoir une députation d'une communauté voisine venue pour m'offrir asile; je ne sais encore si j'accepterai. Tout est préparé pour soutenir un siège la nuit prochaine; les brigands trouveront à qui parler, s'ils se présentent (Note 1)."
     On voit quel grossissement prend, aux yeux de Rousseau, la moindre affaire. C'est que, pour lui, tout est grossi dans la vie, les peines et les joies. Il est de ces êtres dont les sentiments à fleur de peau centuplent les jouissances et les douleurs. S'il se croit trahi en amitié, n'a-t-il point, par exemple, pour s'en consoler, une raison extraordinaire à donner? Dans une de ses plus précieuses lettres, il écrit de Montmorency, 13 octobre 1758, à la marquise de Créquy: "L'amitié me fait chèrement payer ses charmes, et je vois que vous n'en avez pas eu meilleur marché! Ne nous plaignons en cela que de nous-mêmes. Nous sommes justement punis des attachements exclusifs qui nous rendent aveugles, injustes et bornent l'univers, pour nous, aux personnes que nous aimons. Toutes les préférences de l'amitié sont des vols faits au genre humain, à la patrie. Les hommes sont tous nos frères, ils doivent être tous nos amis (Note 2)."
     C'est là un sentimentalisme vague et décevant, et pour moi comme pour le héros de Molière, l'ami du genre humain n'est pas du tout mon fait. Qui aime tout le monde n'adore pas grand monde et pas grand'chose, àmoins d'être un saint, et dans notre vie moderne, les bienheureux se font rares. Le cosmopolitisme, en politique, tuerait l'idée, de plus en plus fortifiante, de patrie. L'amitié répandue sur tant de têtes perdrait en profondeur ce qu'elle gagnerait en étendue. D'ailleurs, si tous les hommes étaient des frères pour Jean-Jacques Rousseau, tous ses enfants, on le sait, n'étaient pas des enfants. On a expliqué les causes de leur abandon par ce fait que, se sachant incapable d'être père, il se vengeait sur ces nouveau-nés des infidélités de Thérèse. O physiologie! voilà de tes coups! Mais il n'en était que plus coupable de continuer à vivre avec une telle femme dont il aimait surtout le bon bouillon. Mettre ses enfants à l'hospice, c'était un acte qui rentrait, au surplus, dans le système de Rousseau, déplorable système qui sacrifie l'individu à l'État et donne pour mère - et pour marâtre - à un nouveau-né la société tout entière.
     Rousseau, fort heureusement pour lui et pour sa gloire, a été aimé d'autres femmes que de Thérèse; il en a aimé de plus charmantes. Le doux sourire de madame d'Houdetot et le malicieux rictus de madame d'Épinay (je ne parle plus de madame de Warens) semblent, devant l'avenir, encadrer sa physionomie placide et sérieuse. Ce sont les deux Muses de ce doux sylvain, l'une capricieuse, l'autre tendre, et le roman de Rousseau au XVIIIe siècle, comme celui de Musset au XIXe, attachera et attirera éternellement les âmes.
     Je parlais tout à l'heure de celle qui, dans le cadre des Charmettes, fut la muse idyllique de la jeunesse de Jean-Jacques; celles que j'ai nommées furent le charme et le tourment de son déclin. Et je les retrouvais, elles aussi, en cherchant, à travers les bois et les rues de Montmorency, la trace du promeneur solitaire!
     Qu'elle était charmante, cette madame d'Houdetot, la simplicité même, charmante même pour M. d'Houdetot! Elle était à peine âgée de dix-huit ans lorsqu'elle avait épousé le comte, d'une très ancienne famille de Normandie: il n'en avait, lui, que vingt-deux, et elle ne l'avait jamais vu avant la signature du contrat. Elle ne l'aima guère, mais elle devait l'estimer. "Nul, a-t-on dit, n'était plus que lui capable de procédés et de sentiments généreux. Lorsque, par exemple, la publication des Confessions de Rousseau eut rendu madame d'Houdetot le sujet des conversations et un objet de curiosité, M. d'Houdetot redoubla d'égards et de considération pour elle, et ce procédé fut vivement senti par tout le monde." On peut, d'ailleurs, juger de lui par un seul trait. Les joueurs sont généralement incorrigibles, et le comte d'Houdetot jouait. Il avait, un jour, perdu sur parole une somme extrêmement forte, et par lui-même hors d'état de la payer sur-le-champ, comme l'honneur le prescrivait. Il s'adressa à madame d'Houdetot. Elle était fort riche; consentirait-elle à s'engager auprès de ceux qui, sur cette garantie, voulaient bien prêter au comte l'argent dont il avait besoin? "Je le veux bien, dit madame d'Houdetot, mais à condition que vous ne jouerez plus." Il le promit et il tint parole pendant tout le reste de sa vie qui dura encore plus de cinquante ans.
     C'est Boissy d'Anglas qui raconte ce joli trait dans ses Études littéraires et poétiques d'un vieillard. On trouverait - perdu malheureusement dans les Notes de ces volumes, fatras de poésies qu'on ne lit plus guère - un vivant portrait de Mme d'Houdetot et tracé, à bien des années de distance, avec une vive émotion:
     "Elle était bienfaisante par caractère, dit Boissy d'Anglas, et bienveillante par instinct, et elle n'a jamais perdu l'occasion de dire ou de faire une chose aimable, de rendre un service ou de répandre un bienfait; l'amitié avait été la divinité de sa vie, et si elle a su jouir de ses faveurs autant qu'aucune autre personne, on peut dire aussi que personne n'a été plus attaché qu'elle aux devoirs qu'impose cette vertu: elle se réjouissait sur la fin de sa vie, et se glorifiait, en songeant aux nombreux amis qui avaient embelli sa longue carrière, de n'en avoir jamais perdu un seul, autrement que par sa mort, et en restant fidèle à sa mémoire."
     C'est madame d'Houdetot qui disait, ayant su vieillir et pourtant n'ayant, en réalité, pas vieilli: " - Il me semble qu'il n'y a qu'un jour que je suis au monde, tant ma vie s'est écoulée paisiblement et d'une manière uniforme. Je ne sais, ajoutait-elle, si c'est parce que le plus tendre ami que j'ai eu a chanté d'une manière si parfaite les plaisirs de la campagne, que je les ai toujours aimés avec passion. J'ai quitté souvent avec empressement les fêtes les plus éclatantes et les bals les plus brillants, pour en jouir vingt-quatre heures plus tôt!"
     Et cette femme qui préférait au monde la nature - et la nature à Rousseau! - a, sans se piquer de faire des vers, sans laisser voir la moindre maille du bas bleu, écrit sur la Vieillesse des vers qui rappellent non plus Jean-Jacques cette fois, mais Voltaire, le Voltaire des derniers ans:

On entend mal, on ne voit guère:
On a cent moyens de déplaire;
Ce qui nous plut nous semble laid
On voit le monde comme il est:
Qui vous cherchait vous abandonne,
Le bon sens, la froide vertu
Chez nous n'attirent plus personne;
On se plaint d'avoir trop vécu:
Mais dans ma retraite profonde,
Qu'un seul ami me reste au monde,
Je croirai n'avoir rien perdu.

     Ne disait-elle pas, dans une autre pièce venue jusqu'à nous par hasard, - car madame d'Houdetot n'imprimait rien et n'adressait ses lettres ni à tout un cercle ni à la postérité, comme Sévigné:

Car j'aime encore et l'amour me console.
Rien ne pourrait me consoler de lui.

     C'est ce que Boissy d'Anglas avait ainsi traduit dans un vers de son poème sur Bougival:

Son bonheur fut d'aimer, sa gloire d'être aimée!

     Et Jean-Jacques l'aima. Il l'aima vraiment, sincèrement, profondément. Mais, à côté de madame d'Houdetot, madame d'Épinay veillait et épiait. Elle devina cet amour, elle en fut jalouse, ou peut-être fût-ce par amour-propre seulement qu'elle se sentit blessée de cette préférence. Ce qui est certain, c'est qu'à l'Ermitage où vivait Rousseau, madame d'Épinay, elle, employait toutes sortes de manoeuvres pour se faire remettre, par la vieille Le Vasseur ou par Thérèse, les lettres qu'il adressait à madame d'Houdetot ou qu'il en recevait. Elle avait soin de leur dire qu'elle les recachèterait si bien qu'il n'y paraîtrait pas. Elle poussait même l'audace, dit Rousseau, jusqu'à les chercher dans la bavette de Thérèse.
     Ici, dans ce roman moins poétique que celui des Charmettes, plus tatillon et plus mesquin, se place l'intervention de Diderot que Rousseau regarde comme un ennemi et qui était trop plein de franchise pour trahir, le brave Denis, trop plein de bonté pour haïr. Je ne saurais pardonner à Rousseau d'avoir méconnu Diderot.
     Mais aussi quelles complications, quelles intrigues, quels commérages! Diderot, "que Grimm avait pris en amitié",s'avisa d'écrire à Rousseau et de blâmer sa passion pour madame d'Houdetot; le baron d'Holbach, qui fréquentait beaucoup la Chevrette, en parut scandalisé. Grimm, qui avait essayé vainement de plaire à madame d'Houdetot, en fut surtout irrité; il était indigné qu'un homme qui ne s'occupait pas comme lui à soigner sa parure, à blanchir sa peau et à brosser ses ongles, eût pu obtenir cette préférence. Je résume ici toute une vieille histoire, excellemment contée par l'auteur des Lettres à Jennie sur Montmorency et qui nous montre bien l'envers d'un siècle et la petitesse des grands hommes.
     Rousseau répondit à Diderot, et, dans sa lettre, il lui avoua avec franchise son amour pour madame d'Houdetot; c'était la confession de l'amitié, elle fut, paraît-il, violée. Cette lettre passa entre les mains de Grimm et de madame d'Épinay, qui correspondaient avec Saint-Lambert informé de tout, et "on avait soin de lui donner à entendre que Rousseau était plus favorisé qu'il ne l'était réellement". Madame d'Houdetot reçut une lettre de son amant. Saint-Lambert se plaignait avec défiance, avec jalousie. Elle en instruisit Rousseau: "Je crains bien, lui dit-elle en soupirant, que vos folies ne me coûtent le repos de mes jours." Tout aussitôt voilà Jean-Jacques qui éclate contre Diderot. Ce misérable Diderot a abusé de sa confiance. Diderot est un monstre! Diderot est un traître!
     Madame d'Houdetot engagea Jean-Jacques à écrire à Saint-Lambert, et en effet Rousseau lui écrivit. La réponse de Saint-Lambert fut pleine de sentiments, d'estime et d'amitié. Mais quelque temps après madame d'Houdetot, se croyant obligée de rompre une liaison qui paraissait troubler la tranquillité de celui qu'elle aimait par-dessus tout, réclama ses lettres à Rousseau. Il les rendit et désira, à son tour, qu'elle lui remît les siennes. Madame d'Houdetot répondit qu'elle les avait brûlées. "J'en osai douter, dit-il, et j'avoue que j'en doute encore; non l'on ne met point au feu de pareilles lettres. On a trouvé brûlantes celles de Saint-Preux à Julie; ah! Dieu! qu'aurait-on dit de celles-là? Non, non, jamais celle qui peut inspirer une pareille "passion n'aura le courage d'en brûler les preuves." J'avoue que l'orgueil du littérateur est piqué et dépasse ici le dépit de l'amoureux. Depuis ce temps, madame d'Houdetot vit Rousseau beaucoup plus rarement et avec une extrême réserve.
     Grimm, qui jusqu'alors n'avait pas manqué de saisir toutes les occasions d'indisposer madame d'Épinay contre Rousseau, allait du reste trouver bientôt le moyen de le brouiller tout à fait avec elle.
     C'est un assez médiocre personnage que ce Grimm. Et qu'elle est étrange, presque incompréhensible, l'influence considérable qu'avait un tel homme, écrivain médiocre, sur Diderot, homme de génie! Voyez les Lettres à mademoiselle Voland. Diderot parle de Grimm avec une sorte d'enthousiasme. On pourrait appliquer à leur amitié le mot de la Galigaï retourné: "J'avais sur la reine, disait la maréchale d'Ancre, l'influence qu'ont les esprits forts sur les esprits faibles!" Les plus forts esprits sont souvent dominés par des intelligences secondaires.
     Grimm a fait brouiller Jean-Jacques Rousseau avec Diderot et la secte holbachique. Madame d'Épinay devait, elle, pousser plus loin sa rancune contre Jean-Jacques. Il y a dans la Vie de Jean-Jacques Rousseau, par Musset-Pathay, une lettre d'elle où elle dénonce à la police Rousseau lisant à des amis ses Confessions. Grimm, cancanier vulgaire, critique de théâtre d'une infériorité absolue, sorte de reporter érudit, comme on dirait aujourd'hui, protégeait Diderot, le prenait en amitié! La vie littéraire a de ces ironies.
Quant à madame d'Épinay, elle était bien faite pour haïr avec persistance, mais avec esprit. Il y a à Genève un merveilleux portrait de madame d'Épinay, un pastel de Liotard, celui qu'on appelait le peintre turc. On ne saurait voir une physionomie plus vive, mieux pétrie de charme et d'esprit agaçant l'appétit, dirait Figaro. Madame d'Épinay regarde en dessous, d'un air semi-narquois, semi-attristé. Maigre, futée, jolie figure en lame de couteau, telle nous apparaît celle qui s'appelait Émilie. "Jene suis point jolie, je ne suis cependant pas laide," dit-elle. Elle est séduisante en dépit de sa laideur. "Je suis petite, maigre, mais très bien faite." Mince, les méplats des joues sont très accusés, le menton s'effile, le nez s'aiguise: un polichinelle ravissant. Madame d'Épinay parle aussi de sa mauvaise santé. En effet, elle a quelque chose de souffrant, de lassé, d'assis, de cloué à la chaise, dans ce portrait où elle est représentée lisant un livre.
     Diderot a peint en quelques lignes madame d'Épinay, "cette femme vraie sans être franche, disait Rousseau à elle-même, et qu'on pourtraicturait en même temps que lui à la Chevrette:
"C'est l'image de la tendresse et de la volupté," dit l'auteur du Neveu de Rameau. Une tendresse sèche, en ce cas, et une volupté qui avait des angles. Le portrait de Liotard, nullement voluptueux, doit avoir été fait à Genève pendant que madame d'Épinay, pour sa santé, s'était réfugiée en Suisse auprès du docteur Tronchin, non loin des Délices de Voltaire, ces Délices où l'on pourrait voir encore le papier de la chambre à coucher du philosophe et dont on a fait une pension de jeunes filles.
     Ce fut ce voyage qui servit de prétexte à Grimm pour brouiller Rousseau avec madame d'Épinay. Languissante, Emilie avait résolue de consulter le célèbre Tronchin. Ce médecin venait d'être mis à la mode par Voltaire; il excellait surtout à guérir les nerfs et les vapeurs des dames; ses remèdes étaient simples, et devaient réussir; il conseillait l'exercice et la tempérance, en y joignant quelquefois des pilules de savon.
     Madame d'Épinay voulait emmener Rousseau avec elle dans ce voyage. Grimm connaissait les obstacles qui devaient le retenir; mais il approuva méchamment cette idée de madame d'Épinay qui attachait peut-être, comme on l'a dit, une sorte de vanité à traîner à sa suite le philosophe de l'Ermitage. Elle insista donc, et Grimm invita officiellement Jean-Jacques de sa part. Rousseau répondit en s'excusant:
     "Vous savez, disait-il, qu'il m'est impossible de travailler à de certaines heures, qu'il me faut la solitude, les bois et le recueillement; considérezmon état, mes maux, mon humeur, mes moyens, ma manière de vivre, plus forte désormais que les honneurs et la raison même. Voyez, je vous prie, en quoi je puis servir madame d'Épinay dans ce voyage, et quelles peines il faut que je souffre sans lui être jamais bon à rien. Puis-je espérer d'achever si rapidement une si longue route sans accident? Ferai-je à chaque instant arrêter pour descendre, ou accélérerai-je mes tourments et ma dernière heure, pour en être contraint? Je pourrais suivre la voiture à pied, comme dit Diderot mais la boue, la pluie, la neige, me retarderaient beaucoup dans cette saison. Quelque fort que je coure, comment faire vingt-cinq lieues par jour? Et si je laisse aller la chaise, de quelle utilité serai-je à la personne qui va dedans?"
     Ces raisons devaient paraître assurément suffisantes, mais Grimm les présenta comme de vaines excuses, et il s'appuyait avec une diplomatique habileté de ce refus, pour publier hautement que Rousseau était coupable de la plus noire ingratitude. On parvint à le persuader à madame d'Épinay. Alors, à distance, et Grimm aidant, les échanges de lettres devinrent aigres et madame d'Épinay finit par écrire à Rousseau: "Puisque vous vouliez quitter l'Ermitage, et que vous le deviez, je suis étonnée que vos amis vous aient retenu; pour moi, je ne consulte point les miens sur mes devoirs, et je n'ai plus rien à vous dire sur les vôtres."
     Cela ressemblait fort à un congé. Rousseau ne devait plus, ne pouvait plus rester à l'Ermitage. Il le quitta en effet au milieu de l'hiver de 1758. La perfidie de Grimm avait réussi.
     Ce fut alors que Jean-Jacques Rousseau vient demeurer à Montmorency dans cette maison appelée le petit Mont-Louis, qui appartenait à M. Mathas, procureur fiscal du prince de Condé, et sur la porte de laquelle une plaque de marbre rappelle encore aujourd'hui le séjour du philosophe. Sa retraite devait être, au surplus, assez bien visitée. Rousseau recevait au Mont-Louis les plus célèbres personnages: le prince de Conti, le maréchal et la maréchale de Luxembourg; le duc de Villeroy, le prince de Tingry, la duchesse de Montmorency, la duchesse de Boufflers, Lamoignon de Malesherbes. Le prince de Conti lui envoyait du gibier par l'un de ses officiers des chasses, en le chargeant de lui dire, afin de ne pas le blesser, qu'il l'avait tué de sa main.
     Et Rousseau était heureux alors, non plus comme aux Charmettes, dans un paysage de jeunesse et d'aurore, mais en sa retraite apaisée, logé dans son pavillon "au milieu des bois et des eaux" où il composa dans une continuelle extase, dit-il, le cinquième livre de l'Émile. Très souvent le maréchal de Luxembourg, esprit droit et franc, se promenait à pied avec Rousseau, causait, et, "malgré son air gauche et ses lourdes phrases", Jean-Jacques Rousseau ne déplaisait pas à la maréchale. Mais à toutes ces causeries le philosophe préférait encore sa chère solitude. Il herborisait dans les bois d'Andilly, rentrant le soir pour manger le bon potage de Thérèse, ayant parfois à sa table le père Pichaud, maître maçon, dont la fille, qui vivait encore en 1818, disait à l'auteur, des Lettres à Jennie sur Montmorency: - "Monsieur Rousseau était bon envers tout le monde. Il n'était pas triste. Les jours d'été, le soir, lorsque les jeunes filles et les garçons du voisinage jouaient à la main chaude, il venait les voir et il les faisait danser en chantant en ronde."
     Cette ronde, la vieille fille l'a chantée sans qu'on nous en ait su conserver les couplets.
C'était peut-être aussi le refrain de Colette:

Colin me délaisse!

     Ou encore et toujours la chanson d'autrefois, la chère chanson de l'enfance:

Un coeur s'expose
A trop s'engager.

     Et tandis que Rousseau chantait, l'orage s'amassait sur lui. L'Émile, - c'est Émile qui apprenait aux mères à nourrir leurs enfants, - dénoncé au Parlement par la Sorbonne et l'archevêque de Beaumont, venait d'être condamné à être lacéré et brûlé par la main du bourreau. L'auteur, déclaré hérétique et schismatique, était décrété de prise de corps. Il fallait fuir. Le prince de Conti et le maréchal de Luxembourg vinrent chercher Rousseau et lui donnèrent asile au château de Montmorency. Bien mieux, le maréchal apporta au philosophe les moyens de fuir lorsqu'arriva l'heure de la séparation. Madame de Boufflers, madame de Mirepoix, la duchesse de Montmorency, le prince de Conti, le prince de Tingry, rassemblés dans l'entresol du château, vinrent entourer de leurs adieux le philosophe, le proscrit. Toute cette noblesse faisait cortège au pauvre homme. Et le maréchal lui-même escorta Jean-Jacques jusqu'à la porte du parc.
     "Il n'ouvrit pas la bouche, dit Rousseau. Il était pâle comme un mort. Ilvoulut m'accompagner jusqu'à ma chaise qui m'attendait à l'abreuvoir. Nous traversâmes tout le jardin sans dire un seul mot; j'avais une clef du parc, dont je me servis pour ouvrir la porte, après quoi, au lieu de remettre la clef dans ma poche, je la lui rendis sans mot dire; il la prit avec une vivacité surprenante, à laquelle je n'ai pu m'empêcher de penser depuis ce temps-là...
     Pauvre hypochondriaque de Rousseau! pourquoi chercher le ver des plus beaux fruits?
     "Je n'ai guère eu dans ma vie d'instant plus amer que celui de cette séparation. L'embrassement fut long et muet; nous sentîmes l'un et l'autre que cet embrassement était un dernier adieu..."
     Quelle scène étonnante pour nous! Et comme, en dépit des sentiments égalitaires qu'a mis en nous la Révolution, il nous semble étrange, émouvant et touchant de voir un grand seigneur, un maréchal de France, embrasser et protéger ainsi un humble écrivain exilé! Pour la noblesse et la toute-puissance, le malheur et le génie étaient alors des titres qu'on saluait. Hélas! en ce temps où le pouvoir matériel devient la suprême et invincible loi a-t-on de tels égards pour la pensée humaine? Quel maréchal verserait des larmes sur l'exil d'un écrivain? Quelle épée protégerait une plume brisée? Nous sommes à l'heure où la force prime non seulement le droit, mais la pensée. Raison de plus pour rouvrir et relire ces livres où dort notre jeunesse et pour demander l'oubli du présent aux enchantements du passé, aux lettres - ces berceuses de nos rêves, ces éternelles consolatrices, - à ces oeuvres qui, telles que les Confessions de Jean-Jacques, semblent garder, ou plutôt gardent, en réalité, les parfums et les sourires des printemps d'autrefois.
     Relire les Confessions, c'est se rajeunir. Il n'y a pas seulement entre les feuillets de ce livre bizarre, cruel, odieux et exquis à la fois, des brins de pervenches fanées; il y a un peu de notre coeur et de nos vingt ans!
     C'est pourquoi j'ai eu plaisir, en feuilletant ce beau livre si admirablement rajeuni par une édition hors de pair, à évoquer, comme autant de fantômes, les acteurs évanouis de cette éternelle comédie. Comédie de l'amour, de la haine, de la jalousie, dont Rousseau du moins nous a donné l'implacable compte rendu, soulevant les voiles des coulisses et jusqu'aux oripeaux des acteurs. Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'il a beaucoup avoué. Et en le relisant il me semble voir un homme qui, se déchirant de ses propres mains, comme certains croyants affolés, étale aux yeux de tous les larmes de ses yeux et le sang de ses veines. C'est l'envers du génie, c'est la pathologie de la gloire. Mais de toute cette pourriture humaine sort une petite fleur bleue poussée aux jours clairs des avrils. Et l'humanité demande si peu de chose pour être consolée et charmée que la postérité oublie toutes les tristesses et toutes les sanies pour ne se souvenir que d'une pervenche ou d'un bouquet de cerises et pour tout pardonner au monomane de génie... Car bien avant la politique, la poésie avait inventé l'amnistie!

     JULES CLARETIE
     de l'Académie Française.

 

Note 1 Inventaire des autographes composant la collection de W. Benjamin Fillon (1878, chez Charavay frères).
Note 2 Collection Benjamin Fillon.